Joyeux Noël

Le vieil homme avait le visage buriné par le temps, de longues crevasses sillonnaient son front et ses joues. Il leva les yeux au ciel les protégeant de sa main car la neige qui tombait doucement depuis ce matin était maintenant poussée pas des vents violents qui lui fouettaient le visage. À travers les branches et le rideau blanc, il ne distinguait plus la position du soleil qui devait être sur le point de se coucher. Encore un autre piège se dit-il et je retourne à la maison. Après tout, il était parti à l’aube pour lever ses collets et il devait faire le trajet inverse avant minuit. Arrivé à son dernier collet, le vieillard poussa un soupir qui se transforma à nouveau en sanglots qui dévalaient ses rides comme les torrents des rivières avoisinantes. Le lièvre qui y avait été pris était à moitié dévoré. « Encore un maudit renard » se dit l’homme qui se demandait ce qu’il allait offrir à manger à ses enfants en cette veille de Noël. Tous les collets visités avaient été pillés tantôt par un renard, tantôt par un coyote mais il craignait surtout la bande de loup qu’il avait surpris dévorant l’une de ses prises et qui rôdait toujours. Chemin faisant, le ciel s’assombrit et la tempête doubla d’intensité. Bientôt, les traces qu’il avait faites à l’aller disparurent. Heureusement l’homme connaissait les bois comme le creux de sa main et ne risquait pas de se perdre mais il se savait encore bien loin de son domicile. En traversant un ruisseau gelé, il fît une première chute. L’homme peinait dans la neige épaisse et son âge avancé le rendait vulnérable aux loups qui le suivaient de plus en plus près. Lui ne les entendaient plus, il rêvassait pour rendre le trajet moins pénible. Ses pensées se transformèrent en obsessions. Qu’allait-il mettre sur la table de sa famille? Il n’avait pas d’argent, ses voisins étaient aussi pauvres que lui et les foutues bestioles avaient dévoré son festin. Le vieillard trébucha une seconde fois. Ses pas devenaient de plus en plus lourds sa respiration haletante et malgré le froid glacial, notre homme était détrempé de fournir tant d’efforts. Il ne s’était pas rendu compte que les loups s’étaient rapprochés et l’encerclaient de très près maintenant. N’en pouvant plus, il s’affala à côté d’une souche sur laquelle il s’adossa. Il ferma les yeux pour les protéger des rafales et se reposer un peu. La tempête faisait rage, les arbres surchargés de neige ployaient sous la force du vent, le sifflement de la bise entre les branches se mêlait aux craquements. L’ambiance était sordide. L’homme, lui, fourbu, épuisé s’était laissé aller doucement dans un repos béat. Soudain, il perçut de la chaleur sur son visage, il ne sentait plus le vent lui mordre la chair comme avant, tout semblait calme. Ses yeux entrouverts percevaient des milliers de lueurs brillantes. Il se croyait au paradis, c’est du moins l’image qu’il s’en était faite. Puis il sentit une langue lécher son visage. Les loups!!! En sursaut, il s’éveilla, battant des bras pour éloigner les bêtes féroces qui devaient être sur lui. « Lâchez-moi, sales bêtes, j’ai une famille qui compte sur moi pour les nourrir » hurla-t-il à pleins poumons en se redressant.
« Noiraud, laisse Donat tranquille et toi, viens couper la dinde qu’on réveillonne » claironna ma grand-mère. Donat, encore abasourdi déposa le chien qui lui léchait toujours le visage, se leva, aperçut le sapin scintillant, se tourna vers nous l’air ahuri et dit : « à table avant que les loups ne mangent tout! »
Puis après le repas, tous les petits-enfants se sont réunis en demi-cercle devant grand-papa. Nous l’écoutions pendant des heures, jusqu’à ce que chacun de nous se soit endormi. Donat nous a quitté il y a 47 ans déjà et pourtant, je me rappelle très nettement chaque minute passée auprès de lui tellement il a été d’une grande influence sur moi. Je lui serai éternellement reconnaissant pour sa grande sagesse.
À nous de répandre la nôtre maintenant. Passez un merveilleux temps des fêtes rempli de comptes féeriques.