Ça va passer…
Dernièrement, j’assistais à la fête donnée en l’honneur d’un homme qui venait d’atteindre l’âge vénérable de 80 ans. En pleine possession de ses moyens, dans une forme resplendissante, notre fêté se promenait d’un invité à l’autre pour les remercier de leur gentillesse à son égard. Selon les liens qu’il entretenait avec chacun, il se remémorait des souvenirs d’enfance, des lieux qui ont bien changé au fil du temps ainsi que des gens qui sont passés dans leur vie.
Vous savez, ce genre de réunion que l’on souhaite plus souvent « et pas seulement lorsqu’il y a un enterrement ».
Les souvenirs fusent de toute part et l’on sent la fébrilité des participants au fur et à mesure que les discussions s’animent. On se rappelle « la belle époque ». Celle où « la vie était si simple », et nos souvenirs vagabondent çà et là, nous rappelant un événement marquant, une personne chère ou un ennemi juré. Les anglais ont une expression suave : « going down memory lane » se qui pourrait se traduire par : « prendre la route des souvenirs ».
Habituellement, on se remémore les événements heureux de notre vie avec son côté bucolique et ses rêveries d’enfant. Les vacances en famille, les rencontres familiales, le quartier qui nous a vu naître, nos premiers amours, l’école, les professeurs, les amis, la musique, les odeurs, ah les odeurs!
J’avoue m’être laissé porter par la vague et en avoir apprécié voluptueusement tous les récits.
En fin d’après-midi, notre fêté laissa échapper cette remarque : « Je n’ai qu’un seul regret, c’est de ne pas avoir pu m’engager dans l’aviation. À 19 ans, j’avais passé tous les tests, réussi tous les examens et j’avais été accepté, je devais me rapporter à l’école militaire dans quelques jours lorsque ma mère est allée voir le commandant pour lui dire qu’elle n’était pas d’accord et que je n’irais pas ».
J’ai vu à ce moment, dans ses yeux légèrement voilés, un grand vide, une grande détresse.
Nous n’avions plus en face de nous un homme de 80 ans, solide comme un chêne, mais plutôt un jeune homme de 19 ans qui venait de voir son rêve détruit, foulé du pied, anéanti.
Nous étions quelques années après la seconde guerre mondiale et sa mère, qui avait vécu celle de 14-18 et cette dernière, ne voulait pas que son fils se retrouve dans un quelconque conflit.
En 1948, il était encore mineur et personne ne pouvait contester l’autorité d’une maman, même pas un commandant.
Elle lui avait dit, comme toute les mères de l’époque : « Ça va passer… »
Faut croire que cette fois, une mère n’avait pas eu raison.
Encore aujourd’hui, plus de soixante ans plus tard, ça ne passait toujours pas.
Le rêve que l’on ne réalise pas aujourd’hui, vient nous hanter alors que l’on fait le bilan.
Cet homme a vécu une belle vie, remplie de moments exaltants, de petits bonheurs et de grandes joies, mais, il lui manque ce détail, il subsiste ce doute; et si j’étais devenu pilote d’avion???
N’oubliez pas qu’en 1948, il n’y avait qu’une poignée d’aviateurs à travers le monde et parmi ces derniers certains sont devenus célèbres quelques années plus tard en posant le pied sur la lune.
Je me demande jusqu’où il serait allé s’il avait pu… Lui aussi d’ailleurs, à chaque jour.
Parfois, ce sont des gens, parfois, ce sont nos peurs, et parfois, ce sont les circonstances qui nous font dévier de notre route, qui s’interposent entre nos rêves les plus légitimes, il faut les combattre de toutes nos forces, car finalement, c’est à nous que revient l’obligation de ne pas laisser nos rêves s’envoler.
Que serait-il advenu de notre émule de Saint-Exupéry s’il avait insisté?
Nul le sait, et nous ne le saurons jamais.
Ce que nous savons, cependant, c’est que malgré les prétentions de qui que ce soit à vouloir nous faire croire que peu importe la déception, ça va passer… cela ne passe pas même après 60 ans.
« Et si nous retournions en 1948? » Lui ai-je demandé.
Sans hésitation, avec le regard perçant du faucon et ce feu dans les yeux des passionnés, il m’a répondu :
« J’y vais contre son gré, je gagne mes ailes ». |