Avoir su

C’est ahurissant le nombre de fois que l’expression avoir su est utilisée dans nos conversations, même les plus anodines.
« Avoir su qu’il n’allait pas faire beau du mois de juillet, j’aurais pris mes vacances en août. »
« Avoir su que mes actions étaient pour perdre autant de valeur, je les aurais vendues avant. »
« Avoir su que mon auto était pour me lâcher en cours de route, je ne serais pas parti. »
Ce sont, ce que l’on appelle : des vérités de Lapalisse, autrement dit, des évidences à la Yogi Berra (it’s not over till it’s over, traduction libre : c’est pas fini tant que c’est pas fini)  qui sont vides de sens car si nous étions devins, bien entendu que certaines décisions se prendraient différemment.
Un peu comme si quelqu’un disait : Avoir su que les numéros du 6/49 étaient 1-7-19-22-28-34, je les aurais joués. Je ne parle pas ici du hasard, de la chance ou de la bonne fortune qui n’ont rien à voir avec les décisions importantes que nous avons à prendre, non, je ne veux plutôt vous entretenir des choix qui s’offrent à nous mais que nous repoussons pour diverses raisons qui nous appartiennent, celles du genre :
« Avoir su, j’aurais changé de carrière bien avant. »
« Avoir su, j’aurais rompu cette relation malsaine bien avant. »
« Avoir su, j’aurais commencé bien avant. » Celle-ci, je l’ai entendu à toutes les sauces : régime, cesser de fumer, faire de l’exercice, faire des sorties de couple, voyages, etc.
Un oncle m’a déjà dit : « Bernard, si j’avais une seule chose à recommencer dans ma vie, ce serait d’en profiter plus tôt. J’ai vécu une belle vie et j’en ai profité mais pas assez à mon goût. J’aurais du commencer plus tôt. Avoir su…»
Avoir su, suit habituellement de quelques années une autre phrase : Quand je serai plus… ou quand j’aurai…Ces deux versions, en fait, d’une même excuse sont habituellement le prélude à une période de procrastination inutile qui nous prépare simplement à la suivante : avoir su…
Peu importe les sujets, que ce soit pour soi, sa famille, sa santé, son travail, ses loisirs, nous avons ce conditionnement de reporter à plus tard, histoire de s’assurer faire le bon choix.
J’ai utilisé le mot conditionnement par opposition à réflexe car les gens diront qu’ils ont agi par réflexe, ce qui est faux, c’est par conditionnement. Nous nous conditionnons à poser tel ou tel geste selon les circonstances. Un réflexe est tout autre. Un réflexe est d’enlever sa main sur une surface brûlante, de lever son pied d’un objet piquant ou coupant, de fermer les yeux lorsque nos cils sont touchés.
Le réflexe a tout à voir avec l’instinct de survie tandis que le conditionnement lui, est intimement lié à notre zone de confort. Et c’est là que le bât blesse. Ce lourd fardeau qu’est notre zone de confort. Cette dernière qui nous empêche de nous épanouir à notre pleine capacité de peur de nous tromper et de perdre le peu que l’on a. Cette expression si répandue; le peu que l’on a définit à merveille non pas nos possessions mais le courage qu’il faut parfois pour prendre les décisions qui s’imposent.
À 49 ans, je devenais conférencier, pour le meilleur et pour le pire. Je m’étais dit que j’étais prêt à perdre tout ce que j’avais pour suivre ma passion car au fond, ce que je possédais de plus cher je le portais en moi; mes amitiés, mes amours, mes connaissances.
Personne ne pourrait m’enlever l’essentiel. Et je m’étais dit : «  avoir su, je l’aurais fait avant. »
Aujourd’hui, je me rends bien compte qu’à chaque fois que je sors de ma zone de confort, c’est pour en créer une autre et que je devrai me battre avec moi-même quotidiennement pour ne pas devenir complaisant. Alors dans le fond, le plus terrible, n’est pas de dire avoir su mais d’avoir attendu tout ce temps avant de le dire.
À ce que je me souvienne, je ne vous ai jamais demandé si vous connaissiez quelqu’un susceptible d’utiliser mes services. Pourtant, vous qui me lisez êtes mes supporteurs les plus fidèles et je n’ai jamais osé ne serait-ce que vous le suggérer . Avoir su!